T'oublier

mercredi 22 février 2012 Ingrid | Mémorables oublis 8 Comments


La maladie t'a transformé. Elle ne se contente pas de voler tes souvenirs. Dans ma présentation du blog, je termine par dire que nous sommes 5 à la maison. Alzheimer est devenu une présence quotidienne. Rarement physique. Mais bien présente. Tellement présente que nous, ta femme et tes enfants, finissons par oublier celui que tu étais avant tout ça. Il y a déjà 6 ans.

Six ans. Six longues années où plus rien ne sera comme avant. Six années où on change nos habitudes pour en acquérir d'autres. Et paradoxalement, la maladie prend tellement de place dans nos vies qu'on a finit par avoir quelques symptômes.

Qui es-tu ? Ou plutôt, qui étais-tu ? Je commence par oublier l'homme que j'ai toujours connu. Celui qui aime bien papoter. Surtout le vendredi après le déjeuner, devant un bon café.

Tu n'étais jamais devant la télé. Ou alors, uniquement pour les informations du midi et du soir. C'était exceptionnel que tu te mettes devant cet écran pour autre chose. Comme par exemple, la soirée Miss France. On s'amusait tous les 2 à faire nos petites fiches de pronostics. Et tu m'énervais car tu faisais souvent les bons choix. Mais ça, tu le savais le lendemain dans le journal car tu me laissais ta fiche pour aller te coucher bien avant les résultats.

Chaque dimanche, tu allais au pain. Tu étais un lève-tôt. Comme ton père. C'était ton petit plaisir matinal de te rendre à la boulangerie. En voiture et parfois-même, à pied.

Ton temps libre, tu l'occupais au jardin, au bois ou au garage. Durant quelques années, tu allais à la chasse. Tu étais un grand amoureux de la nature. Mais c'était un prétexte car jamais tu aurais fait du mal à une bête.

Tu étais très manuel. Il fallait toujours que tu t'occupes. Je te soupçonne d'avoir rêvé d'être ébéniste. T'as fini fraiseur. Tu aimais le bois, son odeur, son touché. Tu t'es même acheté une machine. C'est toi qui as fabriqué mon bureau, unique au monde. Pas cher, pas de gueule mais tellement fonctionnel. J'ai gardé durant de nombreuses années l'étagère à CDs. Ah puis le support à gamelle de mes chats. Tellement mieux que ceux en inox...

Et ce grand sportif que tu as toujours été. Ton petit frère t'a souvent jalousé. Pourtant, tu n'as jamais cherché à devenir le meilleur. Ah ça non. L'esprit de compétitivité, tu n'aimes vraiment pas ça. Tu étais très sportif car tu ne supportais pas de te laisser aller. Tu avais surtout peur de vieillir. Tu te "battais" contre le cholestérol (tu as mis du temps à comprendre que quoi que tu fasses, ton organisme fabriquerait toujours du mauvais cholestérol). Tous les ans, tu participais au Nancy-Epinal. 70 km dont tu étais fier. Très fier. Tu dois avoir pas loin d'une dizaine de médailles si ce n'est plus, non ?

Ah puis le jardin. Tu trompais Maman avec lui. A peine tu sortais du boulot que tu partais en voiture dans ton second jardin, avec les outils adéquats. C'était ton bébé. T'y passais des heures. Tandis que Maman et moi, on attendait avec une extrême patience, le retour des énormes seaux d'haricots, de carottes et autres. Ah ça, on en a fait des bocaux ! Énormément de travail mais n'empêche qu'on était bien contents de manger bio tout au long de l'année.

Je me souviens d'un père extrêmement pudique avec ses enfants. Jamais nous avons eu droit à un compliment (pas plus qu'une critique). Mais tu savais nous féliciter par des petits présents. Je regrette d'ailleurs que ton amour se soit caractérisé ainsi. Mais je ne t'en veux pas. Je tiens de toi...

Tu restais neutre dans tous les sujets. Malheureusement, ta neutralité était tellement extrême que tu ne défendais pas ta famille devant les autres. Il fallait se taire et encaisser. Car tu n'aimais pas les conflits. Tu détestais les disputes, hausser la voix. Tu avais surtout cette crainte d'être rejeté si tu disais quelque chose. Tu vois Papa, t'as jamais rien dit et pourtant, cette crainte, elle a fini par se confirmer...

Tu faisais très attention à ce qu'on pouvait dire sur toi. Les paroles des autres t'importaient beaucoup. Surtout celles des étrangers. Tu faisais toujours en sorte de rendre service, de faire passer tout le monde avant toi. Histoire qu'on ne dise pas que tu étais un fainéant. Un individualiste sans coeur.

Fainéant et personnel, tu ne l'étais pas. Tu craignais tellement de ne pas pouvoir subvenir aux besoins de ta famille. Dès que la maison fut achetée, la peur de ne pas réussir à la garder, ne te quittait plus. Tu étais devenu très économe sans pourtant te/nous priver. Quoi que. T'as tiré un trait sur les restos, les sorties en amoureux, les vacances etc... Ton plus grand rêve était de partir au Canada. Mais de trop reporter...

Aujourd'hui, tu t'es oublié. Pas la maladie...

8 commentaires :

  1. Que d'émotion en lisant ton article. Tu le connais tellement bien et tu l'aimes tellement. J'avoue que j'ai (encore une fois) les larmes aux yeux, et je suis sur qu'au fond de lui il garde les souvenirs avec vous, les plus beaux.
    Bisous

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  2. Je ne sais pas quoi dire tellement je suis émue. Je ne commente jamais parce que je trouve rarement les mots mais je suis admirative devant ta force et ton courage.

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  3. En effet, tellement dur de trouver les mots adéquates.. et je sais que c'est dur, de voir une personne que l'on aime, s'oublier. Être impuissant et ne pouvoir que constater son état.
    Je suis également très admirative de la force que tu as (enfin que vous avez tous) à garder la tête haute en gardant les pieds sur terre.
    A t'aime

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  4. Ton article est beau, un vrai bel hommage à l'homme qu'a pu être ton père avant sa maladie. Très émouvant aussi, car on lit réellement ton amour pour lui. On ne peut que te souhaiter du courage à toi et ta famille. Des bisous aussi.

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  5. Comme toujours tes textes sur ton papa sont très émouvants et me laissent sans voix.

    Sans savoir trop quoi t'écrire, je voulais te laisser un petit mot pour te dire de rester courageuse.

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  6. Très jolie lettre à ton papa. J'en ai les larmes aux yeux parce que ça fait un peu écho dans ma tête, tu imagines bien.
    Je serais incapable d'écrire les mêmes choses évidemment puisque je ne sais pas qui était mon père, ou du moins, j'en sais très peu de choses. Avoir des souvenirs, ça fait mal, ne pas en avoir, ça fait mal aussi.
    Ca fait écho aussi pour ma mère pour qui, il y a eu également un AVANT/APRES... Plus la même femme...
    Tout ça pour dire qu'on a pas vécu les mêmes trucs mais finalement, il y a sans doute des similitudes dans les sentiments ressentis.
    Je te souhaite plein de courage et t'offre toute mon amitié pour continuer le combat....
    Gros bisous!

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  7. Je laisse rarement des commentaires ici...
    Tu m'as encore une fois mis les larmes aux yeux avec ton texte. Je ne peux pas comprendre ce que tu vis, et je te trouve tellement courageuse d'affronter tout cela comme tu le fais !

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  8. Ton texte est très émouvant. Je te souhaite tellement de courage pour affronter tout cela. <3

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