La surdité au quotidien

lundi 11 septembre 2017 Ingrid | Mémorables oublis 13 Comments


Dans le même genre que mon arachnophobie, place à ma surdité. Pour celles qui ne le sauraient encore pas, sachez que je suis sourde dès mes 6 ans, de l'oreille droite. Une méningite décelée sur le tard m'a laissée ce joli handicap. Je dis "handicap" car ce fut le cas durant de nombreuses années.

Je l'ai mal vécu car à chaque rentrée des classes, je devais donner une lettre à mon institutrice dans laquelle ma mère lui expliquait pourquoi je devais être placée devant son bureau. La timide et complexée que j'étais vivait mal cette place de "fayot". Et forcément, mes camarades n'étaient pas au courant de la raison à vouloir me mettre tout devant. Bien qu'ils découvrirent au fil des semaines que j'étais loin d'être la petite intello pimbêche.

Qui dit sourde d'une oreille dit l'excuse toute trouvée pour éviter les séances à la piscine. Je n'y suis jamais allée avec l'école (mais je me rattrapais les mardi soir avec Papa). Le mot du médecin passait comme une lettre à la Poste. Je devais, en contre-partie, faire acte de présence dans la salle d'études plutôt que de rester 1h de plus au lit/à la maison.

Qui dit sourde d'une oreille dit contrôle chez l'ORL tous les 5 ans (en plus des quelques années d'orthophonie). Rien à dire sur mon oreille droite qui est invalide à 96 ou 98%, je ne sais plus. Dans les deux cas, ça ne change pas grand chose quant à son état. Concernant l'autre oreille, elle fonctionne très bien. J'arrive parfois à mieux entendre que quelqu'un qui a une bonne audition aux deux oreilles. Mais forcément, qui dit oreille seule à travailler dit oreille qui se fatigue plus vite. Mes contrôles ORL sont passés de cinq à deux ans. Il y a trois ans, j'en ai longuement parlé avec mon médecin. Et j'ai pleuré. J'ai pleuré parce que durant des années, je me suis sentie anormale mais surtout, incomprise. J'ai pleuré parce que j'avais honte de me sentir handicapée d'une simple oreille alors qu'il y a pire, bien pire que moi. Mais j'ai surtout pleuré car mon médecin m'a avoué que j'étais loin d'être la seule à ressentir cette honte. Je me suis sentie soulagée de me savoir normale et de ressentir quelque chose qui est vécue par d'autres personnes, ayant le même souci que moi.

Qui dit être sourde de l'oreille droite, c'est être dans l'impossibilité de passer mon permis. Ca fait sourire beaucoup de monde. Certains trouveront ridicule ce qui va suivre mais je ne suis pas bien lorsqu'il y a quelqu'un à ma droite. Je suis mal à l'aise, pour ne pas dire angoissée. Pas au point de paniquer. Dès l'enfance, je me suis habituée à avoir un vide à ma droite. Les rares fois où j'ai eu une personne de ce côté-là, un grand malaise s'installait. Parce que déjà, c'est quelque chose de pas naturel chez moi alors que ça l'est pour des dizaines de millions de personnes. Avoir quelqu'un à ma droite, c'est aussi le risque de lui mettre un vent énorme. J'ai eu ce cas à trois reprises. La première fois, je n'avais prévenu personne et discuter lorsqu'il y a du bruit autour où que je dois me tordre le cou, ce n'est vraiment pas évident. Les autres fois, j'ai prévenu la personne mais ça revenait à dire "Ne me parle pas, j'entends rien". Très gênant comme situation... Si je ne peux choisir ma place, je vais me renfermer et être froide afin d'éviter toute éventuelle conversation mais c'est dommage car je suis quelqu'un de sociable qui a la conversation facile (bien qu'au début, j'écoute). Je réserve toujours mes billets de train pour être certaine d'être du bon côté de mon voisin ou du contrôleur. Idem au restaurant où je me mets du côté où je puisse entendre la serveuse.

Là où je le vis bien, au mieux en tout cas, c'est en compagnie de Fred ou de ma Best qui, connaissant bien mon "problème", ne m'en tiendront pas rigueur des vents que je pourrais leur mettre. Au pire, on se parle après le repas. Mais la question ne se pose même pas puisqu'ils se sont vite habitués à vivre à ma gauche. Fred en a même attrapé l'habitude avec les autres. Parfois, il doit se justifier auprès de ses collègues pourquoi subitement, il change de côté car lui-même trouve cette présence à sa gauche comme "anormale".

Mais rassurez-vous, être sourde a ses petits avantages : je peux m'endormir sur l'oreille valide lorsque Monsieur regarde la télé ou ronfle, lorsqu'il y a du bruit dehors (chiens, musique, orages). Je peux même écouter de la musique avec des écouteurs depuis que mon ORL m'a rassurée en me disant que tant que ce n'est pas plusieurs heures par jour et que je suis raisonnable sur le niveau sonore, il n'y a aucun souci. J'évite l'avion et la plongée qui me sont fortement déconseillés mais, sourde ou pas, les occasions ne se présenteront peut-être jamais donc aucun regret.

Même si aujourd'hui, je ne vois plus ma surdité comme un handicap, il y a une chose que je n'arriverai jamais à corriger : parler au téléphone. Que ce soit à la maison ou dehors, je parle très fort. Bah oui, je ne m'entends pas parler donc je hausse la voix, histoire de bien en faire profiter tout le quartier. Non, je ne hurle pas mais parler normalement, comme si la personne était face à moi, je n'y arrive pas. Et c'est malheureux d'avoir un abonnement illimité ainsi qu'un téléphone à 900€ et ne pas pouvoir utiliser sa fonction première : téléphoner et surtout, de n'importe où.

Ah puis y a aussi le fameux "- T'es où ? - Bah je suis là ! - Mais où là ?". Et là, tu me vois tourner sur moi-même en demandant à la personne de parler pour que je sache de quel côté je l'entends le mieux. Je ne vous explique pas en forêt, lorsque je vais aux champignons avec Monsieur. Même au bout de cinq ans, il n'arrive toujours pas à m'expliquer où il est. Par contre, j'applaudis ma Best car en 8 ans, avec un week-end par an, elle s'adapte dès la première minute. T'es trop choupette !

Donc non, ma surdité n'est plus vécue comme un handicap. J'en ai fait une partie de ma personnalité à mon passage au lycée. Et ma discussion avec mon ORL m'a fait beaucoup de bien. Même si j'ai également appris que de trop travailler, mon oreille gauche va s'affaiblir assez tôt. Mais je n'ai pas envie de parler opération ni d'implant. Et encore moins de surdité avancée, précoce. Pas maintenant...

13 commentaires :

  1. Je connais un peu ça car ma maman est également sourde d'une oreille donc besoin de répéter plusieurs fois la même chose (ou lui parler à la bonne oreille), elle parle aussi plus fort et j'en passe... Le tout est de le savoir et on s'adapte en fonction 😉 Tant que cela ne te pénalise pas au quotidien c'est à toi de voir pour la suite 💜

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  2. Rare qu'on me fasse répéter. J'entends relativement bien s'il n'y a pas de bruits autour. Mais lorsque je suis au téléphone, Fred hallucine ^^"

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  3. Je ne savais pas du tout que tu étais sourde d'une oreille !
    J'ai du mal à imaginer le quotidien. Mais le plus important c'est que tu en ai fait un de tes petits charmes à toi et pas un handicap ;)

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    1. La surdité d'une oreille, c'est un peu comme la dépression : ça ne se voit pas donc on a du mal à imaginer, comprendre...

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  4. Je suis malentendante des deux oreilles, et plus je vieillis plus je perd de l'audition. Même si je ne suis pas complètement sourde, je ne peux que te comprendre (placé devant en classe, pas de piscine, gens qui me parle et que je n'entend pas (je passe pour une snob) je parle fort (enfin d'après ce que l'on me dit xD)) résultats, je suis restée très longtemps complexé et très timide, maintenant ça va mieux, mais en société ça reste toujours difficile, du coup je prend les devants "si je te répond pas, c'est que je t'attend pas" "parle moi en face et articule, au pire je lis sur tes lèvres" et ceuw qui ne comprennent pas, et beh tans pis pour eux, ils ne savent ce qu'il loupe :p ;) Bon courage en tout cas, c'est toujours embêtant de tout le temps s'adapter, mais bon, je me dis toujours, au moins tu entends un peu :) (voir le positif)

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    1. Comme dit plus haut, la surdité (non totale), c'est un peu comme la dépression : ça ne se voit pas donc on a du mal à comprendre. Cela fait seulement quelques années que je n'ai plus honte de mon oreille fictive, que je ne suis plus affectée par les moqueries mais surtout critiques (ne pas passer le permis à cause de ma surdité à droite, c'est une connerie pour beaucoup de monde !).
      Positivons, nous entendons encore et la technologie a beaucoup évolué dans ce domaine (bien que l'utiliser le plus tard possible, ça serait chouette !)

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  5. Je connais un peu cette situation... psychologue, j'ai pu constater que la surdité était le sens le plus "handicapant" pour beaucoup, ça coupe du monde et peu parle la langue des signes, ce qui isole. Et mon petit voisin qui a 20 ans maintenant (déjà ! je l'ai vu grandir) est sourd depuis sa naissance. Je le vois lutter et batailler contre. J'espère qu'un jour, il acceptera cette situation et en fera une force !
    https://la-parenthese-psy.com/

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    1. Quitte à choisir, j'aurais préféré perdre la parole que de ne pas pouvoir entendre la voix de mon homme, le chant des oiseaux, la douceur de la musique etc... Ma Best envisage d'apprendre la langue des signes. Une langue jolie, utile et bien rare... Je lui souhaite du courage. J'imagine sa peine, sa solitude surtout

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  6. Et ton oreille "non valide" n'est pas appareillable ? Sinon, on a tous l'impression d'être anormal pour un problème, alors qu'en vrai les gens n'accordent pas l'importance qu'on pense à ce problème, ils l'oublient en fait ;)

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    1. C'est tout à fait ça... Quant à l'appareillage, c'est comme si j'étais née sans entendre du côté droit. Ca fait partie de moi, je ne me vois pas du tout autrement. D'ailleurs, rien que de m'imaginer, ça me fait une sensation bizarre... Je penserai à l'appareillage lorsque la gauche commencera à fatiguer...

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  7. Très intéressant comme article, cela permet de comprendre beaucoup de choses.

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